"Petre e parole lampate so listesse ! Pierres et paroles lancées sont pareilles...!" Proverbe des bergers d'Occhiatana, balagne corse.

mardi 17 octobre 2017

Courbe-toi, Faustin....!

Courbe-toi, Faustin…. !

Les aléas humains se mesurent, aussi, à l’aune des naissances et des décès. Entre les deux, la vie s’insinue à la moindre lumière, tout autant suivie d’ombre.  Nous sommes en Corse, dans le village d’Ochjatana, l’œil de la  tanière  en Balagne, commune ensoleillée, qui, à une époque révolue, suite à tant d’exodes et d’incendies, était l’une des communes de France la plus plantée en oliviers, des oliveraies à perte de vue… !
La vie était rude, austère, simple. Comme n’importe quelles autres contrées ou campagnes d’ailleurs… Les gens du cru parlaient peu, observaient beaucoup, d’un œil exercé au vif, à la décision…. De ce constat, le fait de décider vite prédisposait les uns et les autres à une répartie naturelle…
Je me souviens d’une réponse cinglante d’un berger du village qui ne savait ni écrire, ni lire… Aux alentours d’un pont nommé « Tenda », notre pasteur, grand aumônier de la nature, vaquait là, avec ses bêtes, les connaissant une à une. L’odeur du maquis accompagnait le bruissement de la flore jusqu’aux narines et les remplissaient, la petite rivière d’été filait son chemin au doux son d’une eau pure… Chaque bruit, odeur, couleur, disaient les lieux jusqu’aux plus enfouis, cachés. Aussi, un berger, né dans ce berceau et nourri au lait de tout cela, ne voit plus ce qu’il sait !
Un parisien, passant par-là, aperçu notre faux inculte que l’on nommait « Pèpou » de par chez nous. Voulant lui faire une blague, afin d’impressionner la charmante urbaine aux cheveux blonds agrémentés d’un regard bleu, assise à ses côtés, comme certains vaniteux aiment à en faire aux dits ploucs, il s’arrêta près de Pèpou et lui demanda : 
« Eh l’ami, vous allez bien ? »
Puis,
« c’est beau quand même la liberté hein ? Le soleil, le calme…. ? »
Pèpou : « La liberté ?! Il faut l’avoir perdue pour la comprendre… ?! »
Premier renversement, les dents parisiennes commençaient à se déchausser…. !
« Mais... Oui, les bêtes aussi… » Ajouta-t-il...
« Quoi les bêtes… ? »
« Eh bien, mes bêtes vont bien aussi… ! »
Notre parisien fut déjà pris de court par le fait d’intégrer dans sa réponse le bien-être de ses bêtes mais continua… Ne voulant pas perdre la face, le côté pile perdu à jamais…
« Pourrais-je vous poser une question ? »
« Allez-y… »
Et fort de sa prétention accompagnée d’un clin d’œil vers sa voisine…
« Pourriez-vous me dire combien d’eau est passée sous ce pont… ? »
Pèpou, surpris d’une question aussi inutile que conne pour un homme comme lui qui n’allait qu’à l’essentiel depuis sa naissance, ne tarda pas à actionner la chute du couperet….
« Allez le demander à la mer…?! »
Le parisien ramassa définitivement ses restes…. !
Comme la fable, honteux et confus, pris surtout de court, la voiture cala et ne voulut plus redémarrer, obligeant notre tour Eiffel de pacotille à se braquer la présence du berger philosophe devant une future ex conquête, une main derrière et l’autre devant…. !!
Voilà pour l’anecdote afin d’expliquer l’innéité de la répartie paysanne à la sobriété naturelle.
« Cecca », diminutif de Françoise sur l’île, était la mère de Faustin, une Grande Dame, tant par la droiture que le regard direct, toujours vêtue de noir. Faustin, son fils aimé, mon père adoré, était en vacance afin de ne pas la laisser seule un moment dans l’année.
Cecca avait perdu son époux, c’était mon grand-père, l’on aura donc compris que notre Cecca était ma merveilleuse grand-mère. En Corse, le deuil est complexe car il est éternel, aucune place au superficiel, surtout celui qui intervient dans une histoire d’amour ou de parole donnée… L’amour, d’ailleurs, n’est-il pas une parole donnée après l’avoir offerte ou inversement...Parlons plutôt de preuves d'amour... ? Aimer est certainement plus important que d’être aimé… ?! Bref…
Les années passaient après la disparition d’Ange, l’époux de Cecca et père de Faustin, mon très cher grand-père. Cecca vieillissait et seule dans une maison vide le restant de l’année. Quelques amis venaient lui rendre visite de temps à autre, le facteur si peu souvent, pas de télévision mais ces gens-là, à cette époque, n’en ressentaient même pas l’envie voire l’existence, c’étaient des actifs… Pas de lecture quoi que, une promenade par ci, par là. Bref… Une profonde solitude mais qui ne faisait pas peur vu leur sobriété innée. Un feu de cheminée, un lever et un coucher de soleil, le bruits des animaux, l'heure sonnée de la chapelle, le vent s'insinuant dans les failles, etc Pour qui sait écouter, l'on y gagne de l'entendement...! La solitude devient la lecture universelle, où chaque mot revêt chaque entité naturelle, existentielle...!
Faustin prit son courage à deux mains, bien soutenu par ses deux pieds, et demanda à sa mère d’écouter ce qu’il avait à lui dire…
« O Ma…, j’aimerais te dire quelque chose… ? »
Cecca, à qui son fils ne disait pas grand-chose sauf quand l’intérêt faisait poids, les conversations étant souvent remplacées par des onomatopées, tendit l’oreille malgré tout…
« Je t’écoute … ! »
Un silence pensif…
« Tu sais, maman, quand je te vois seule, ici, nous tous partis, je suis très inquiet pour toi… ! »
« Je suis bien plus inquiète de te savoir seul à Toulon depuis que ta femme t’a quitté… ! »
Ses yeux baissés dirent toute sa détresse quant à sa femme partie, perdue… devant une telle vérité...!
« Oui mais, sur le continent, c’est difficile de rester seul, pas comme ici… »
D’un air évident….
« À parce que quand tu te promènes en ville, tu connais tous les gens de la rue toi…?! Depuis que la boîte à rêves (télévision en langue corse) est arrivée dans les maisons, les portes se sont fermées, vrai ou pas… ? Moi, je parle à tous mes amis ici… Même aux bêtes...!! » Quand vous parlez à vos voitures et aux portes, elles répondent quoi...?!
Surpris par cette réponse d’une femme qui n’avait pas effectué d’étude et qui évoquait l’anonymat des villes, la froideur du matériel, il continuait….
« Oui mais c’est tout de même différent, moi aussi je connais du monde et on peut se voir de temps en temps… »
« Eh alors, on tourne en rond là…?! »
« Peut-être mais tu reconnais qu’à ton âge, rester seule peut  s‘avérer dangereux… ? »
« Ne t’inquiète pas, mon fils, je ne vais plus au jardin et c’est les chèvres d’Intoniu qui s’en occupent, l’âne est mort depuis longtemps, je ne monte au premier que pour aller me coucher… L’épicerie est juste au-dessus et ce sont mes amis qui viennent, rarement moi… Donc, tu vois, rien d’exceptionnel… »
« Oui mais je ne suis pas rassuré maman… Tes filles aussi… »
Essayer de convaincre un caractère trempé n’est point chose aisée. Il n’a besoin que de peu de choses et, en général, les gens qui sont riches de ce qu’ils peuvent se passer ont les idées claires… Une fois définis leurs besoins, le reste devient donc superflu… Mais Faustin n’en avait pas fini….
« Et puis, maman, il y a autre chose que je voulais te dire… »
« Eh bien… ?!! Quoi encore… ? »
Prenant son souffle, ayant bien préparé sa question des semaines à l’avance, il se lança….
« Vois-tu, maman, surtout, ne vois aucun irrespect dans ce que je vais te dire… ?!! »
Regard froid et impitoyable….
« Mais voilà, cela fait bien longtemps que papa est parti, et si un jour tu voulais te remettre avec quelqu’un, on n’y verrait aucun mal mes sœurs et moi…. ?!! »
Elle confirma la froideur de son regard, elle le regarda droit dans les yeux avec silence, un long silence, interminable pour devenir insoutenable, puis….
« J’ai bien compris ce que je viens d’entendre… ? »
« Tu comprends toujours ce qu’on te dit maman… ! »
Elle se leva, alla se rhabiller un peu mieux, du noir au bleu marine foncé, pris la clef de la maison et l’attendit dehors sans aucune parole….
« Ça va maman, où vas-tu… ? »
« Je vais où me demandes-tu… ? Suis-moi… ! »
Ils partirent tous deux, traversèrent la rue jusqu’à la place, arrivés en fin du village, au seuil de la sortie, Faustin comprenait peu à peu par l’itinéraire employé, on ne peut plus clair, qu’ils allaient aux champs  élyséens… (Cimetière en langue corse d’où campi  élisi)…
Il comprit dans l’instant qu’ils se dirigeaient vers la tombe de son mari tant aimé, lui de son père tout autant aimé….Arrivés devant le monument….
Cecca se mit à parler à son mari parti de son corps mais jamais disparu dans et de son cœur...
Tu te rends compte de ce que m'a dit ton fils ?! Il veut que je te trahisse, que j'aille avec un autre...!!
Faustin : "il ne t'entend plus maman...!!
Qu'est-ce que tu en sais, toi...?!!
Elle se signa puis...
Cecca à Faustin…. :
« À genoux, baise la tête et demande pardon à ton père… !! »
« Mais maman, il n’entend pas et tu sais bien que je n'aurais jamais fait du mal à papa… ! »
Faustin, pourtant d’un âge canonique,  face à l’amour et la fidélité inexpugnables de sa mère, s’agenouilla et fit acte de contrition devant la photo de son cher père….
« Je n’entends pas, à voix haute !! »
« Papa, je te demande pardon, je croyais bien faire mais j’ai eu tort… !! »
« Récite un « notre père »… ! »
« Notre père qui êtes aux cieux, etc…. »
Ils n’en reparlèrent plus jamais, aucun mots… ! Leurs silences se chargeaient de les dire…
Ainsi va la fidélité, d’aucuns auraient refait leurs vies, n’y voyant aucun mal et d’autres sont mariés devant Dieu jusqu’à ce que le dernier soit rappelé à la droite du père, ou du mari… Lesquels sont près de la vérité… ?
Les corses de ces temps-là ont disparus. La dérive génétique a fait son œuvre, les mœurs avec….





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