De l'éducation...
Éduquer un enfant... ? Plantez un arbre de travers dès le début, il continuera tordu. On ne pourra le redresser qu'en lui imposant un tuteur. Nous savons, de la même manière, que, seule, l'éducation apprend, prépare à la liberté, la sienne j'entends...
J'avais dix ou onze ans. Je me souviens très bien. L'hiver, cette année-là, était particulièrement ventée, beaucoup de puissants mistrals, multipliant par trois la sensation de froid.
Ma mère était absente à cause d'une sérieuse maladie pulmonaire, mon père rentrait tard le soir. Mes grands-parents se dévouaient donc à la tâche afin de me garder.
Je me trouvais, un soir, devant la fenêtre de la cuisine à faire des dessins sur les vitres recouvertes de buée. Quel est l'enfant qui n'a pas joué avec la buée... ? La nuit gagnait sur le jour et je regardais un clochard, à l’abri du vent, encore éveillé.
Ma grand-mère, Francesca mais cecca pour les intimes, toujours très austère en parole, concrète en actes, m'observait à mon insu...
Elle :
Ange, qu'est-ce que tu vois, là maintenant ?
Moi :
Mémé, je regarde dehors ; il doit faire vraiment froid !
Elle :
Non mais, là, en ce moment, tu vois quoi ?
Allons donc savoir, à quoi les enfants de dix ou onze ans peuvent penser... ? Le monde est tellement vaste et eux si petits... ?
Moi :
Eh bien je....... Je me lançais car avec une femme si forte et douée d'un bon sens si aiguisé, il fallait être prudent. Sinon, la sentence ne tarderait pas... !
Eh bien euuuuh, je regardais ce monsieur là-bas. Pourquoi il reste dehors et au froid … ?
Elle :
Bon. Regarde bien. Je vais préparer un petit paquet et, pendant ce temps, observe avec grande attention cette personne, car tout deux, après être descendus, j'aurai quelques questions à te poser...
Totalement pris à froid et mes ignorances dues à l'âge, me voilà saisi d'un trac épouvantable de ne pouvoir accéder à la curiosité de cette grande Dame, si simple mais au regard droit et fier.
Moi :
Eh bien mémé, je.... je sais pas moi...... il a froid, il a faim, il est seul.... Il est peut-être malade mémé... ?! Ou bien, il est peut-être saoul... ?! Le papa de Jean, tu sais, Jean mon copain... Eh bien il boit parce que la maman de Jean est partie au ciel.... comme elle redescend jamais, alors il doit se sentir bien seul, c'est peut-être pour ça qu'il boit... ?!! Lui aussi, peut-être que sa femme l'a abandonné... ?!!
Elle :
Peut-être ! Peut-être... ! Mais reste simple et regarde. Le paquet est prêt...
Et me prenant par les épaules en se baissant afin d'ajuster son regard au mien, d'un air grave :
Tu vas me suivre et tu ne feras aucun bruit, aucun je te dis !!! Je te l'ordonne !! Tu ne reparleras que lorsqu'on sera de retour à la maison, d'accord... ?
Mais qu'est ce qu'elle me voulait non d'une pipe ?!! Impossible de comprendre, je m’exécutais... Arrivés devant le pauvre bougre vers qui ma grand-mère avait prudemment pris le soin de bien être sûre de son endormissement, me regardant, l'index sur ses lèvres...
Elle déposait le paquet de nourriture, un petit quart de vin, le plus silencieusement possible, d'une délicatesse qui m'étonnait d'elle, paysanne de chair, de parole et de labeurs, elle si dure avec elle-même voire les autres, à côté de cet homme si malheureux, sans le réveiller.
Remontés au domicile commun, elle m'interpellait sentencieusement :
Elle :
Alors, qu'est ce que tu as vu... ? ( Entendez le verbe "voir" lourd de sens ? )
Totalement perdu je lui répétais qu'il était peut-être saoul, gelé, seul, sale, perdu.... Que fallait-il dire, c'était terrible... ?!!
Elle :
Oui, tout ça c'est "bien" mais quoi encore... ?
Moi :
Mémé, tu me fais peur, en plus je devrais être couché... !
Elle :
Papa, je m'en charge... Alors, quoi encore... ?
Je m'y vois encore à cinquante-cinq ans, en ce moment même où je rédige maladroitement ce petit moment de mémoire, aussi bref que grandiose... Parfois avec quelques larmes intérieures !!
Elle :
C'est tout ?! Dis donc... ! Alors voilà... Deux choses à retenir : « Lorsque tu fais une "charité", fais-le, tais-toi et vas t-en !! Première leçon... » Et la deuxième, d'après toi ?
Moi :
Euuuh..... ?!!
Elle :
Mais parce qu'il a une dignité... !! Une dignité non de Dieu... !! Pourquoi lui infliger un"merci" au moment de sa vie le plus dur... ?!! Tu offres et tu t'en vas, point !! Tu comprends maintenant... ?!! Fais-moi le serment de t'en souvenir à jamais...?!!!
Je suis marqué au fer de ma parole donnée et voilà cette leçon lancée au monde....!!! Qu'elle sème l'espoir dans les consciences....
Alors, maintenant, vous comprendrez dans quoi j'ai été pétri... L'honneur, la dignité, dur à la douleur quand on ne mange pas à sa faim et cela ne m'a pas toujours été simple. J'étais certain d'avoir tout vu et, par une indifférence qui s'était installée petit à petit par mon relatif confort, sa dignité m'était complètement disparate au point d'en être inexistante. Je n'avais donc pas encore pris conscience de la mienne...! Les défauts des autres sont toujours plus "brillants" que les nôtres, c'est bien connu...
Ma grand-mère balayait dignement et naturellement devant sa porte en ignorant l'existence d'un Sartre. Quelle leçon !! À ce jour, je n'ai jamais regardé, entendu, ressenti une personne, avec, d'abord, où pouvait se nicher cette fabuleuse dignité qui fait de nous et notre vie, à des niveaux différents, des êtres fiers...Silencieux de l'être.... Tolérants... Mais surtout dignes !!
Les dignes se reconnaîtront.... Les indignes de même.....!!
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